Pèlerinage provincial à Rome - Conférence du Père DUMORTIER Pèlerinage des prêtres, diacres et LME du 25 au 31 octobre 2014

Avec un élan renouvelé…

Il y a deux ans, le 26 octobre 2012, nous recevions le message au Peuple de Dieu du Synode sur « la nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne » où nous pouvions lire : « conduire les hommes et les femmes de notre temps à Jésus, à la rencontre avec lui, est une urgence qui touche toutes les régions du monde, celles de récente tout autant que celles d’ancienne évangélisation » . Le Pape Benoît XVI nous avait rappelé, quelques jours auparavant, que le chemin de la nouvelle évangélisation avait commencé avec le Concile : « c’était, disait-il, fondamentalement l’intention du Pape Jean XXIII ». Et le Concile peut se comprendre comme le désir ardent d’un élan apostolique nouveau de toute l’Eglise pour annoncer l’Evangile du Christ, sans volonté d’emprise sur la société et dans le respect du chemin de chacun. Se rappeler le Concile, se laisser revivifier par le souffle de l’Esprit qui l’a animé, c’est comprendre que « quand la foi court le risque de s’éteindre comme une flamme qui ne trouve plus à s’alimenter » , nous sommes instamment appelés à vivre avec un nouvel élan ce que le Ressuscité dit aux disciples encore incrédules : « allez par le monde entier, proclamez l’Evangile à toutes les créatures »

Je voudrais mener la réflexion que je vous propose en quatre moments que j’ai intitulés :
. « Eglise, qu’as-tu fait de ton Concile ? »
. au fondement de la mission, la foi du croyant
. quelques accents du Décret Ad Gentes
. avec un élan renouvelé

I. « Eglise, qu’as-tu fait de ton Concile ? »

Cette question nous est adressée en ces années où nous célébrons le 50ème anniversaire du déroulement du Concile Vatican II. Au terme de ce Concile où 70 schémas avaient été discutés et qui avait donné lieu à 4 Constitutions, 9 Décrets et 3 Déclarations, le Pape Paul VI prononçait le 8 décembre 1965 un discours qui me semble donner quelques clés de lecture pour comprendre une actualité du Concile qui demeure la nôtre :

  • jamais peut-être comme en cette occasion, l’Eglise n’a éprouvé le besoin de connaître, d’approcher, de comprendre, de pénétrer, de servir, d’évangéliser la société qui l’entoure, de la saisir et pour ainsi dire de la poursuivre dans ses rapides et continuelles transformations. Et il ajoutait : cette attitude…inspirée par la mission de salut qui est essentielle à l’Eglise, a fortement et constamment fait sentir son influence dans le Concile. Evangéliser, porter la Parole de Dieu et la Bonne Nouvelle du Christ fait partie d’une démarche globale qui suppose une intelligence intérieure du monde et des sociétés où nous sommes « semés » et « plantés ». Ainsi la mission évangélisatrice de l’Eglise la conduit à se rapporter aux sociétés dans lesquelles nous vivons avec ces verbes qui me semblent caractéristiques : connaître, ce qui demande un travail de l’intelligence… approcher, c’est à dire ne pas rester en surplomb ou à distance mais se faire proche… comprendre, c’est à dire non seulement savoir mais désirer aller au-delà de ce que l’esprit seul saisit… pénétrer, c’est à dire ne pas rester à l’extérieur comme observateur mais oser entrer dans la découverte intérieure des réalités complexes de ce monde…servir, ce qui demande une attitude fondamentale par rapport à ce monde et à ces sociétés « en rapides et continuelles transformations ».
  • l’Eglise du Concile ne s’est pas contentée de réfléchir sur sa propre nature et sur les rapports qui l’unissent à Dieu : elle s’est aussi beaucoup occupée de l’homme, de l’homme tel qu’en réalité il se présente à notre époque. C’est, me semble-t-il, une autre caractéristique de l’approche conciliaire : la préoccupation, ou mieux le souci de l’homme contemporain, c’est à dire de l’homme auquel l’Eglise s’adresse pour lui porter l’Evangile du Christ : l’homme tenté de se faire ou de se considérer « centre, principe et fin de toutes choses », mais aussi l’homme fragile, blessé par la vie, ballotté par des courants culturels et intellectuels contrastés et qui s’interroge sur lui-même. Il s’agit de l’homme, route de l’Eglise comme l’écrivait Jean-Paul II dans Redemptor Hominis  : l’homme d’aujourd’hui à rencontrer, à accueillir, à accompagner à partir du point où il en est de son chemin qui est aussi, consciemment ou inconsciemment, chemin de Dieu.
  • alors le Concile tout entier se résume finalement dans cette conclusion religieuse : il n’est pas autre chose qu’un appel amical et pressant qui convie l’humanité à retrouver, par la voie de l’amour fraternel, ce Dieu dont on a pu dire : « s’éloigner de lui, c’est périr ; se tourner vers lui, c’est ressusciter ; demeurer en lui, c’est être inébranlable ; retourner à lui, c’est renaître ; habiter en lui, c’est vivre »(Saint Augustin,Solil.I,1,3 ; PL 32,870) ». Le Concile, et donc l’Eglise, est appel à toute l’humanité, à tous les hommes de bonne volonté, à tous les chercheurs de Dieu quels qu’aient été ou quels que soient aujourd’hui leurs chemins. L’Eglise du Seigneur est pour tous et nous éprouvons souvent, spécialement dans nos communautés chrétiennes, le manque de ceux et celles qui ne sont pas là. Le chrétien n’est pas un séparé : il est et se sait appelé à se faire frère de ses frères. L’Eglise du Seigneur est pour tous et il lui importe de se penser et de se vivre de manière catholique, c’est à dire selon le tout.

Ainsi le Concile n’est pas seulement un ensemble de textes à lire et à relire : c’est aussi une boussole et un appel :

  • une boussole qui nous permet de faire le point et de cheminer selon une certaine direction. Le Pape Benoît XVI l’a dit le 10 octobre 2012 de manière qu’il me suffit de rapporter : le Concile Vatican II est pour notre temps une boussole qui permet à la barque de l’Eglise d’avancer en haute mer, au milieu des tempêtes comme sur les flots tranquilles, pour naviguer en sûreté et arriver au but…
  • le Concile est aussi un appel à une foi qui soit intégrale et ardente ainsi que l’exprimait encore le Pape Benoît XVI : c’est un appel vigoureux à redécouvrir chaque jour la beauté de notre foi, à la connaître toujours mieux pour une relation plus intense avec le Seigneur, et à vivre jusqu’au bout notre vocation chrétienne. C’est avec la foi renouvelée et revivifiée de chacun que l’Eglise devient davantage capable d’annoncer l’Evangile à l’humanité de ce temps.

II. Au fondement de la mission, la foi du croyant

Avant d’être annoncé, l’Evangile a transformé la vie des personnes qui ont porté cet Evangile au monde : le grand saint missionnaire dont je porte le nom en est la meilleure preuve. Le point de départ de la mission de l’Eglise s’enracine dans la vie de chacun. En effet que signifierait parler de mission si la mission ne naissait pas intérieurement du désir de suivre, d’écouter, de servir et d’aimer le Christ personnellement ? Que signifierait annoncer le Christ et porter la Bonne Nouvelle de l’Evangile sur les frontières du monde et aux périphéries de nos sociétés si cela ne venait pas de l’intime de nous-mêmes comme d’un feu brûlant en nous ? L’avenir de l’Eglise missionnaire n’est pas le fruit de nos idées, de nos projets ou de nos moyens : il est d’abord dans le cœur des chrétiens. Je voudrais souligner brièvement cinq points :

1. le chemin de conversion n’est jamais achevé. Il s’agit toujours de mener une vie moins tiède, moins superficielle, moins encombrée de ce qui n’est pas essentiel ; il s’agit de mener une vie de chercheur de Dieu, c’est à dire de quelqu’un qui n’est pas propriétaire de la Bonne Nouvelle mais qui la sert en se laissant saisir par elle ; il ne s’agit pas, comme certains le disent parfois de « gérer sa vie spirituelle » mais de consentir à se laisser mesurer par ce qui nous dépasse et nous déborde : le mystère de Dieu. Il me semble que cela conduit à un élargissement du cœur, à une vue ample…Et cela est essentiel car la générosité de Dieu ne doit pas être bridée par nos étroitesses. Il importe sans cesse de nous éveiller à la grandeur de Dieu et de son Don. Je me rappelle le Père Martelet parlant de Teilhard de Chardin comme prophète d’un Christ toujours plus grand , d’un Christ en qui tout prend dimension nouvelle et consistance véritable. « Recevoir, accueillir et contempler ce que l’Ecriture nous livre du mystère de Dieu et de l’événement du Christ devient… l’ardente exigence de regarder de manière nouvelle, c’est à dire à la lumière du jour où tout s’accomplira en Christ, l’univers et son évolution, l’homme et ses origines, l’histoire du monde et la Révélation de Dieu ». Il me semble aussi que la conversion s’exerce comme vigilance : dans une vie de témoin, il importe que le témoignage soit juste, sonne juste…et cela exige de nous cette cohérence sans laquelle nous avançons à cloche pied et parlons sans pouvoir être entendus. Et puis il importe encore que nous osions nous demander devant Dieu si nous avons su détecter cette tentation qui est assurément la plus insidieuse : celle du mal sous l’apparence du bien, ce mal qui se cache dans les plus grandes générosités. Or la personne pressée n’a pas le temps ou ne prend pas le temps de mener cette vie « examinée » qui amène à s’interroger et à discerner avec attention et prudence ce que nous avons à choisir.

2. La vie intérieure. Sans cette vie intérieure nous ne saurions jamais entendre « la brise légère » où le Seigneur se fait reconnaître et nous ne pourrions pas reconnaître comment Dieu travaille en nous et dans le monde. L’appel à être ou plutôt à devenir des hommes intérieurs n’a jamais cessé de retentir dans toute notre tradition spirituelle mais il a en notre époque, quand chacun pourrait être empêché d’être intérieur à cause de mille sollicitations, une importance et une force très particulières. Il faut vouloir se donner les moyens d’exister intérieurement pour « laisser Dieu devenir Dieu en soi ».

3. Le désir de connaître intérieurement le Christ est au cœur de la vie du disciple qui sait qu’il ne peut transmettre que ce qu’il vit et qui voudrait pouvoir dire à son tour comme Paul à Timothée : « il n’y a qu’un seul Dieu, un seul médiateur aussi entre Dieu et les hommes, un homme : Christ Jésus, qui s’est donné en rançon pour tous. Tel est le témoignage qui fut rendu aux temps fixés et pour lequel j’ai été, moi, établi héraut et apôtre, -je dis vrai, je ne mens pas-, docteur des nations dans la foi et la vérité » . Il s’agit d’avoir une relation vivante et réelle, passionnée et ardente comme Pierre et Paul à la personne même du Christ. C’est l’enjeu d’un regard contemplatif et « il est urgent de retrouver un esprit contemplatif » dit le Pape François dans Evangelii Gaudium . Le Dieu de la Révélation chrétienne ne se démontre pas, il se manifeste à travers la parole vécue de ses disciples. L’Evangile n’est plus alors un livre comme d’autres : il est le livre que l’on lit dans la vie de ceux qui ont « mangé » ce livre.

4. La docilité à l’Esprit de Dieu nous donne de devenir disponibles pour nous risquer, c’est à dire pour vivre la liberté qui nous est donnée comme une responsabilité envers les autres. Le Pape François nous appelle souvent à « sortir de nous-mêmes », à refuser ces enfermements qui nous replient sur nous-mêmes et nous enferment parfois dans une sorte de « narcissisme » spirituel ou ecclésial : il parle « des évangélisateurs qui s’ouvrent sans crainte à l’action de l’Esprit Saint. A la Pentecôte, l’Esprit fait sortir d’eux-mêmes les Apôtres et les transforme en annonciateurs des grandeurs de Dieu… » . Je me rappelle ce jésuite américain qui le jour de Labour Day saluait tous ceux qu’il rencontrait et qu’il ne connaissait pas sur les avenues de New York pleines de monde. Alors que je m’étonnais qu’il connaisse autant de monde, il me fit cette remarque : « je ne les connais pas mais je veux les saluer personnellement pour leur montrer que c’est l’Eglise qui va vers eux ». C’est en allant vers ceux que le Seigneur met sur nos routes que nous pouvons mieux et davantage accueillir le Christ : nous sommes souvent évangélisés par ceux que nous désirons évangéliser.

5. L’appel à la sainteté est demeuré pour un certain nombre de commentateurs du Concile un des apports les plus importants de Vatican II : « le Christ appelle chaque chrétien à la sainteté : la sainteté est le cœur et la finalité de l’Eglise et de la vie chrétienne » . En effet le Concile rappelle dans Lumen Gentium que « dans l’Eglise, tous, qu’ils appartiennent à la hiérarchie ou qu’ils soient régis par elle, sont appelés à la sainteté selon la parole de l’Apôtre : ‘oui, ce que Dieu veut, c’est votre sanctification’ (1 Thes 4,3) » . C’est un appel non pas à prendre un chemin d’excellence, mais à devenir ce que nous sommes par le baptême : « les disciples du Christ sont véritablement devenus par le baptême de la foi, fils de Dieu, participants de la nature divine et, par là même, réellement saints. Cette sanctification qu’ils ont reçue, il leur faut donc, avec la grâce de Dieu, la conserver et l’achever par leur vie » . L’appel à la sainteté n’est pas destiné à quelques-uns, mais à tous à travers les formes diverses de vie. Et le chemin de cette sainteté, c’est la charité : « la charité, en effet, étant le lien de la perfection et la plénitude de la loi (cf. Col 3,14 ; Rm 13,10), oriente tous les moyens de sanctification, leur donne leur âme et les conduit à leur fin. C’est donc la charité envers Dieu et envers le prochain qui marque le véritable disciple du Christ » .

III. Le Décret Ad Gentes.

Je voudrais maintenant prendre un texte conciliaire : le Décret Ad Gentes sur l’activité missionnaire de l’Eglise, dont on a dit : « c’est vraiment une miniature étincelante, précieuse et harmonieuse de tout le Concile ». Permettez-moi de souligner quelques aspects de ce texte qui mériterait une étude plus longue, mais comme dit Saint Ignace, « ce n’est pas d’en savoir beaucoup qui satisfait et rassasie l’âme, mais de sentir et goûter les choses intérieurement » .

1. L’Eglise est envoyée par Dieu aux nations ; elle obéit ainsi au commandement du Seigneur : « allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit » . Envoyée porter l’Evangile du Christ à tous, elle est missionnaire par nature « puisqu’elle-même tire son origine de la mission du Fils et de la mission du Saint Esprit, selon le dessein de Dieu le Père » ;

2. De cet ordre du Seigneur, découle pour l’Eglise le « devoir de propager la foi et le salut apportés par le Christ » ; ce n’est donc pas une option possible, un choix laissé au discernement de chacun… La Bonne Nouvelle est remise à notre soin : elle est dans nos mains autant que sur nos lèvres et dans nos cœurs. Comme le dit la Constitution dogmatique Lumen Gentium : « le solennel commandement du Christ d’annoncer la vérité du salut, l’Eglise l’a reçu des Apôtres pour en poursuivre l’accomplissement jusqu’aux extrémités de la terre. C’est pourquoi elle fait siennes les paroles de l’Apôtre : ‘malheur à moi si je ne prêchais pas l’Evangile’ (1 Co 9,16) » . Le devoir missionnaire de l’Eglise n’est pas le devoir de militants d’une cause : « la mission de l’Eglise s’accomplit par l’opération au moyen de laquelle, obéissant à l’ordre du Christ et mue par la grâce de l’Esprit Saint et la charité, l’Eglise devient effectivement présente à tous les hommes et à tous les peuples » .

3. Il ne s’agit pas en effet de construire une Cité de Dieu qui serait à notre mesure et à notre ressemblance : « parfois l’Esprit Saint devance visiblement l’action apostolique, tout comme il ne cesse de l’accompagner et de la diriger de diverses manières » ; le Seigneur est déjà à l’œuvre et Il nous précède…et, à cet égard, nous sommes toujours un peu « les ouvriers de la dernière heure ».

4. « À tout disciple du Christ incombe pour sa part l’expansion de la foi » . C’est vrai pour tous car il n’y pas de spécialiste de la mission : « la plupart des hommes ne peuvent entendre l’Evangile et connaître le Christ que par les laïcs proches d’eux » . L’Eglise vit une logique de l’Incarnation : comme le Verbe fait chair s’est lié à l’homme dans sa chair et son histoire, l’Eglise s’insère dans les réalités humaines, découvre la manière dont des hommes cherchent Dieu de bien des manières que nous n’avons pas à juger mais à reconnaître comme un chemin de Dieu mystérieux au cœur de l’humanité : si on peut « les considérer comme une orientation vers le vrai Dieu ou une préparation à l’Evangile » , elles doivent être éclairées par la lumière du Christ car « en manifestant le Christ, l’Eglise révèle aux hommes la vérité authentique de leur condition et de leur vocation intégrale, le Christ étant le principe et le modèle de cette humanité rénovée, pénétrée d’amour fraternel, de sincérité, d’esprit pacifique, à laquelle tous aspirent » . L’Eglise « est tenue d’annoncer sans cesse la Christ qui est ‘la voie, la vérité et la vie’ (Jn 14,6) . Car, si l’évangélisation part de chacun, de son désir de Dieu et de son expérience du Christ, c’est la communauté toute entière qui évangélise.

5. « C’est par la même voie qu’a suivie le Christ lui-même que, sous la poussée de l’Esprit du Christ, l’Eglise doit marcher, c’est-à-dire par la voie de la pauvreté, de l’obéissance, du service et de l’immolation de soi jusqu’à la mort, dont il est sorti victorieux par sa résurrection » . Et nous pouvons aussi lire dans Nostra aetate  : « la relation de l’homme à Dieu le Père et la relation de l’homme à ses frères humains sont tellement liées que l’Ecriture dit : ‘qui n’aime pas ne connaît pas Dieu’ (1 Jn 4,8). Par-là est sapé le fondement de toute théorie ou de toute pratique qui introduit entre homme et homme, entre peuple et peuple, une discrimination en ce qui concerne la dignité humaine et les droits qui en découlent » .

6. le témoignage devient alors fondamental. Certes comme le dit l’Epître à Diognète : les chrétiens « ne se distinguent des autres hommes ni par le gouvernement, ni par les langues, ni par les institutions de la vie de la cité » . Ils sont ainsi libres pour vivre pour Dieu et le Christ, pour collaborer à la cause du Christ avec ceux qui portent le même nom. Et ce témoignage a plusieurs dimensions : se joindre aux autres dans l’estime et une charité gratuite qui n’attend ni reconnaissance ni profit, ne pas se mettre à part mais se reconnaître membres des mêmes réalités socio-culturelles, être attentifs aux semences du Verbe qui se trouvent cachées, devenir des hommes de la conversation…et j’ajouterais de la conversation spirituelle à la manière de Saint Pierre Favre. Il s’agit ainsi de laisser apparaître l’homme nouveau.

IV. Avec un élan renouvelé.

Je crois que parler de « mission » aujourd’hui ne peut se faire sans comprendre que nous parlons de l’Eglise et de nous -mêmes : la mission n’est pas un service d’Eglise ou la partie pastorale de la foi…Elle fait partie de l’identité de l’Eglise et, si l’Eglise n’est plus « missionnaire », elle n’est plus l’Eglise : « évangéliser est en effet la grâce et la vocation propre de l’Eglise, son identité la plus profonde. Elle existe pour évangéliser » disait le Pape Paul VI dans Evangelii Nuntiandi et le Pape François ajoute aujourd’hui : « comme je voudrais trouver les paroles pour encourager une période évangélisatrice plus fervente, joyeuse, généreuse, audacieuse, pleine d’amour profond, et de vie contagieuse ! » . Je voudrais souligner quatre dimensions de cette mission :

1. le témoignage : les expressions « témoigner » et « témoignage » reviennent constamment dans les textes conciliaires, très particulièrement quand il s’agit de la mission particulière des laïcs, mais cela est vrai pour tous comme le dit Lumen Gentium  : « tous les disciples du Christ…doivent porter témoignage du Christ sur toute la surface de la terre, et rendre raison, sur toute requête, de l’espérance qui est en eux d’une vie éternelle (cf. 1P3, 15) » . Et l’on peut ajouter ce que dit Ad Gentes  : « L’Eglise particulière…doit savoir nettement qu’elle a été envoyée aussi à ceux, qui ne croyant pas au Christ, demeurent avec elle sur le même territoire, afin d’être, par le témoignage de la vie de chacun des fidèles et de toute la communauté, un signe qui leur montre le Christ » . Etre témoin passe moins par le souci de parler, d’expliquer…dans une société encombrée de discours jusqu’à l’asphyxie… que par la cohérence d’une vie qui « parle » en donnant le témoignage d’une vie nouvelle qui révèle l’action du Christ. Nous sommes en effet les témoins d’une expérience, l’expérience du Christ telle qu’elle nous a été transmise dans l’Eglise et telle que nous nous efforçons de la vivre. Ainsi, par la vie que nous menons, nous pourrons devenir, comme Jean-Baptiste, ces doigts qui montrent le Christ passant sur le rivage de la vie de chacun.

2. le dialogue : ce terme est un terme clé de la Constitution pastorale Gaudium et Spes qui dit le désir de l’Eglise de dialoguer avec l’ensemble de la famille humaine sur les problèmes qu’elle affronte, « en les éclairant à la lumière de l’Evangile, et en mettant à la disposition du genre humain la puissance salvatrice que l’Eglise, conduite par l’Esprit Saint, reçoit de son Fondateur » . C’est une dimension transversale à toute notre existence chrétienne car elle concerne tant les relations interpersonnelles que nos relations institutionnelles et sociales. C’est l’attitude d’une Eglise qui se fait « conversation » selon l’expression de Paul VI dans Ecclesiam Suam . C’est certainement le mode de fonctionnement privilégié de l’Eglise dans sa relation au monde, mais c’est aussi – à la manière de Saint Pierre Favre- la manière de vivre l’hospitalité du cœur aux personnes qui croisent nos routes. Et le dialogue naît là où se trouvent des personnes capables de se taire pour faire place à la parole de l’autre et capables de parler quand le mutisme serait irrespectueux de l’autre et de soi. Vous comme moi, nous pourrions raconter tant de circonstances où, de manière imprévisible, nous avons vécu ce type de rencontre où l’on est conduit à l’essentiel : je crois que l’on découvre Dieu dans la rencontre qu’il permet. Encore faut-il avoir ce « goût spirituel » des hommes auxquels nous sommes envoyés, ne pas être dans des activités inlassables et desséchantes…mais savoir être là comme Jésus au puits de la Samaritaine, au pied de l’arbre où Zachée est monté, ou dans la maison de Marthe et Marie. Il n’y a pas d’ouverture au dialogue dans une vie où il n’y a pas d’espace libre et en quelque sorte vide pour qu’adviennent de telles rencontres ; elles n’adviennent qu’à la mesure de notre présence à ceux qui se présentent à l’improviste sur nos routes quotidiennes. Cela commence sans doute au cœur le plus caché de la vie familiale. Permettez-moi de mentionner ce texte d’Hannah Arendt que je ne me lasse pas de citer parlant du philosophe Karl Jaspers et de sa femme : « s’est développée et exercée son aptitude incomparable au dialogue, la splendide exactitude de l’écoute, la constante disposition à s’expliquer, la patience de rester sur la question débattue ; et davantage encore la capacité d’attirer dans l’espace du dialogue ce que l’on est enclin à taire, d’en faire quelque chose qui mérite qu’on en parle et ainsi de transformer, d’élargir, d ’aiguiser tout dans la parole et dans l’écoute » . Il me semble que le chrétien comme vivant à l’écoute du Verbe ne peut qu’être l’homme du dialogue, c’est à dire cet inlassable constructeur de ponts dans la vie humaine et dans la vie sociale.

3. l’audace tranquille : parlant de l’ardente exigence de la mission, nous n’entendons parfois comme seule réponse ou comme seul écho que des interrogations sur les « moyens » de la mission comme s’il s’agissait d’élaborer un plan stratégique d’évangélisation. Je crois que l’Eglise et chacun de nous comme baptisés nous ne nous donnons pas une mission : nous la recevons. Nous savons l’ampleur de la tâche de l’évangélisation car tout est à évangéliser : les personnes, les mentalités, les structures…et toujours en commençant par nous-mêmes. Nous savons aussi combien sont nombreuses les peurs, les résignations, les lamentations ou encore ces manières de faire qui consistent à réagir à l’initiative des autres plutôt qu’à être nous-mêmes créatifs et innovants dans notre manière d’être et de faire. A la fin de l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium , le Pape François parle de « Marie, Mère de l’évangélisation » et il écrit : « avec l’Esprit Saint, il y a toujours Marie au milieu du peuple. Elle était avec les disciples pour l’invoquer (cf. Ac 1,14), et elle a ainsi rendu possible l’explosion missionnaire advenue à la Pentecôte. Elle est la Mère de l’Eglise évangélisatrice et sans elle nous n’arrivons pas à comprendre pleinement l’esprit de la nouvelle évangélisation » et il ajoute : « il y a un style marial dans l’activité évangélisatrice de l’Eglise…Cette dynamique de justice et de tendresse, de contemplation et de marche vers les autres, est ce qui fait d’elle un modèle ecclésial pour l’évangélisation … C’est le Ressuscité qui nous dit, avec une force qui nous comble d’une immense confiance et d’une espérance très ferme : « voici, je fais l’univers nouveau » (Ap 21,5). Avec Marie, avançons avec confiance vers cette promesse » . C’est l’audace tranquille de Marie qui est notre modèle. Et la force de notre témoignage sera à la mesure de notre humilité : une humilité comme la sienne qui n’est ni timidité, ni frilosité mais plutôt la tranquille assurance de qui ne met pas sa confiance en soi mais en la grâce de Dieu.

4. une spiritualité de l’amitié : dans un monde qui résonne du vacarme des bombes et des cris des victimes, où l’on se déchire et s’extermine parfois au nom même de Dieu, il me semble important de laisser résonner pour nous la parole du Christ : « je ne vous appelle plus serviteurs…je vous appelle amis » et de vivre ce que cette amitié du Christ crée en nous. Nous savons bien, dans notre expérience humaine, ce qu’est l’amitié et ce qu’elle génère : une joie paisible, la force de la confiance, une manière de se référer à l’autre et d’apprendre de lui ou d’elle, une simplicité qui a beaucoup en commun avec l’humilité du cœur et de l’esprit. Et nous savons que ce que nous vivons de l’amitié nous change, colore notre manière d’être et de vivre, nous donne ce cœur de chair qui sait accueillir, compatir, pleurer et se réjouir. Comment ne pas désirer que d’autres puissent entendre la parole du Christ : « je ne vous appelle plus serviteurs… je vous appelle amis » ? Comment ne pas comprendre que l’Eglise, messagère de l’Evangile et signe de l’amour de Dieu pour chacun, a chaque jour et pour chaque personne quelque chose à révéler ? N’est-ce pas une manière de vivre ce que dit le Pape François : « seul celui qui se sent porté à chercher le bien du prochain et désire le bonheur des autres peut être missionnaire » ? Il me semble que parfois les moyens que nous utilisons nous instrumentalisent et nous font perdre de vue que ce n’est pas nous qui sommes les premiers à évangéliser, mais le Seigneur… que le cœur de la mission n’est pas une manière de faire mais le Christ…et que nous sommes toujours veilleurs de cette Parole et de cette Présence du Seigneur qui sont comme une flamme silencieuse qui éclaire le chemin où nous demandons : « donne-moi ton amour et ta grâce, c’est assez pour moi » .
*

Permettez-moi en conclusion cette parole de Saint Augustin de Cantorbéry qui m’est chère : « souviens-toi que le don que tu as reçu, c’est à ceux auxquels tu es envoyé que tu le dois ». Le Christ nous est donné, son visage se découvre, sa Parole perce nos surdités, nos vies s’ouvrent plus largement à Dieu dans la mesure où nous vivons notre foi comme un envoi, comme un chemin vers d’autres, comme une route d’Emmaüs où celui dont nous parlons aux autres nous rejoint pour nous ouvrir l’intelligence et le cœur. Alors nous pourrons accueillir dans toutes ses résonnances ce que le Pape François dit dans Evangelii Gaudium  : « la mission au cœur du peuple n’est ni une partie de ma vie ni un ornement que je peux quitter, ni un appendice ni un moment de l’existence. Elle est quelque chose que je ne peux pas arracher de mon être si je ne veux pas me détruire. Je suis une mission sur cette terre, et pour cela je suis dans ce monde. Je dois reconnaître que je suis comme marqué au feu par cette mission afin d’éclairer, de bénir, de vivifier, de soulager, de guérir, de libérer. » .


François-Xavier Dumortier s.j