Quand Jésus parle de honte

En Lc 9,26, Jésus dit : "Si quelqu’un a honte de moi et de mes paroles, le Fils de l’homme aura honte de lui, quand il viendra dans sa gloire et dans celle du Père et des anges". Comment faut-il comprendre ce terme de "honte" ?

Ne pas isoler une phrase, un mot

Comme toujours, il faut être attentif à replacer la phrase qui fait difficulté dans le contexte général du passage où elle se situe et surtout ne pas s’arrêter à la lettre du texte.

Du verset 22 au verset 26, nous avons un groupe de paroles successives de Jésus qu’on appelle des « logia » (« paroles » tout simplement). Chacune prise isolément hors de tout contexte ferait difficulté et c’est sans doute le ressenti que vous exprimez dans votre question.

Suivre le Christ

Qu’en est-il ? La phrase qui vous pose problème s’insère dans un assemblage de logia qui part de l’annonce de la Passion (verset 22) : le destin du Christ est d’être rejeté, de souffrir et mourir en vue de ressusciter. Cette annonce sert d’introduction.

Suit l’invitation à suivre le Christ et à partager son destin. Cela implique le reniement à soi-même, à perdre sa vie comme le Christ va perdre la sienne, à ne pas renier le Christ en ayant honte d’être son disciple.

Ce triple appel à suivre le Christ et à partager son destin rappelle le récit des 3 tentations du Christ qu’on trouve chez Luc et Mathieu :
- « qui veut sauver sa vie la perdra… ». Ne pas chercher à sauver sa vie : comme le Christ au désert qui a faim, mais place la parole de Dieu au-dessus de ses besoins vitaux. En d’autres termes, quelles sont les valeurs que je donne à ma vie ; est-ce que la place que je donne à Dieu est vraiment au centre de ma propre vie ? Dieu est-il mon unique raison de vivre ?
- « que sert à l’homme de gagner l’univers entier… ». Cela rappelle la 2° tentation du Christ : la tentation de la domination et de la puissance : « Je te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes », dit Satan (Luc, 4,v.6). Le disciple est invité à renoncer à toute tentative de domination.
- « celui qui aura rougi de moi et de mes paroles… ». Cela évoque la 3° tentation du Christ au désert : tu ne risques rien à te jeter du haut du Temple : tu peux prendre seul la décision de tes actes ; tu n’as pas de compte à rendre : Dieu est à ton service. Ses anges se précipiteront pour te porter. C’est la tentation de contester le destin du Christ-Dieu et de se prendre soi-même comme norme.

L’exemple de Pierre

L’Evangile de Marc (8,32-33) et celui de Mathieu (16,22-23) ajoutent dans le passage correspondant à celui de Luc le récit des reproches de l’apôtre Pierre au Christ, contestant l’annonce de son destin. La réponse du Christ est cinglante : « passe derrière moi, Satan, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ». Chez Luc, ce passage manque, car cette réponse du Christ se trouve dans le récit des tentations au désert (Luc, 4, v.12), bouclant la 3° tentation : « tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ».

Enfin, la même attitude humaine est parfaitement illustrée par le reniement de Pierre au temps de la Passion qui refuse de suivre le destin du Christ tout en proclamant son attachement indéfectible à sa personne. En voilà un qui a « rougi » du Christ au sens propre et au sens figuré ! « Rougir » du Christ et de ses paroles, c’est essayer de « biaiser » ou de « prendre la tangente », selon le langage populaire, pour échapper à la condition de disciples, tout en clamant haut et fort son appartenance à la foi chrétienne.

Ne pas renier le Christ

Le verset 27 qui suit sert de conclusion : ceux qui m’auront suivi sans me renier auront la vie éternelle et le Royaume de Dieu en héritage avant de mourir. Ce n’est pas l’annonce du retour en gloire du Christ à la fin des temps avant la mort de certains de ses disciples, mais l’annonce de la Pentecôte et de l’établissement du royaume de Dieu.

On pourrait ajouter que le récit de la Transfiguration qui suit est une sorte de super-conclusion : les disciples qui suivent le Christ seront associés à sa gloire.

Patrick CHARRIER