"Malheureux, vous qui êtes repus maintenant : vous aurez faim !", "Malheureux, vous qui riez maintenant : vous serez dans le deuil et vous pleurerez !", qu’est que cela veut dire aujourd’hui ?

En Lc 6,25, on peut lire :
"Malheureux, vous qui êtes repus maintenant : vous aurez faim !"
"Malheureux, vous qui riez maintenant : vous serez dans le deuil et vous pleurerez !"
Qu’est que cela veut dire aujourd’hui, en sachant que nous sommes riches et heureux (maison, repas, travail, …) ?
On peut penser que dans le ciel nous aurons faim et nous pleurerons
Ces phrases sont-elles pour maintenant ou dans le ciel ?

La réponse à cette question appelle d’abord une remarque de méthode : il faut remettre les paroles de l’évangile dans leur contexte et ne jamais les prendre au sens littéral.

On est dans les Béatitudes et il faut regarder dans le texte quel est l’auditoire : ce sont les disciples (« une foule nombreuse de ses disciples » et parmi eux les 12 apôtres, plus « une multitude nombreuse du peuple » venue de toutes les régions de la Palestine et au-delà, de territoires païens (Tyr et Sidon). Mais le message des béatitudes est adressé en priorité à la foule des disciples, comme dit au verset 20.

L’engagement qui est demandé à ceux qui veulent être disciples du Christ est un engagement prophétique qui doit s’exprimer dans un agir universel. Cet engagement est celui d’être un témoin du Christ, mais ce n’est pas facile et cela passe par un chemin où se rencontrent la pauvreté, la faim, les larmes et les persécutions.

La recherche des honneurs, de la richesse et d’autres avantages matériels par ceux qui se veulent les disciples du Christ n’est pas compatible avec cet engagement et trahit plutôt les faux prophètes, ce qui se prétendent disciples de Dieu, mais ne recherchent que leur confort personnel. Ce sont eux qui sont visés par les versets 24-26 qui vous posent problème.

Il n’y a donc pas de clivage entre riches et pauvres au plan matériel dans les Béatitudes. Faites attention ! Pauvreté en soi n’est pas vertu. Deux écueils possibles qui sont deux facettes inversées de la même erreur d’interprétation :
- Moraliser les béatitudes, en faire une suite d’attitudes morales. Il serait moral et agréable à Dieu d’être pauvre, triste, d’avoir faim et d’accepter son sort. On tomberait en plein écueil de « religion opium du peuple » que Marx et Engels en leur temps et bien d’autres après eux ont eu raison de dénoncer. Et, dans l’histoire de la chrétienté, il y a eu effectivement des moments où l’Eglise s’est laissée dévier par les pouvoirs en place en laissant diffuser une telle interprétation.
- Prendre les béatitudes à la lettre : seuls les pauvres vivent dans la vérité. La pauvreté est vertu à elle toute seule et serait la seule vérité. On serait alors en plein dans le « prolétaires de tous pays, unissez-vous ! » (et imposez votre dictature, car c’est vous les porteurs de vérité). Autre facette inversée d’une religion vue comme opium du peuple. Et dans l’histoire récente de la chrétienté, il y a eu aussi des interprétations déviantes des Béatitudes, où la lutte révolutionnaire, politique, syndicale était la vérité de la foi, réduite à cela.

Fondamentalement, il y a dans les Béatitudes la traduction du souci de Dieu pour les pauvres : ils sont heureux parce que Dieu les prend à cœur, en raison de leur pauvreté, mais pas pour les maintenir dans cette pauvreté. Le souci de Dieu pour les pauvres n’est pas nouveau : on le trouve abondamment dans les psaumes et les prophètes. Il se traduit en actes de miséricorde développés dans les versets 27 à 28 : aimez vos ennemis ; à qui te réclame, donne ; ne jugez pas et pardonnez ; agissez envers les autres comme vous voudriez qu’ils agissent de même envers vous, etc.. C’est aussi ce que Jean-Paul II appelait « l’option préférentielle de Dieu et de l’Eglise pour les pauvres ».

En agissant ainsi, on est disciple du Christ, mais cela conduit souvent à un rejet et des persécutions qu’il ne faut pas craindre, car au final, c’est le Christ qui triomphera et tous ceux qui ont suivi son chemin avec lui, au milieu des épreuves de toutes sortes triompheront avec lui. C’est la promesse faite dans les Béatitudes et dont la résurrection du Christ sera la prémisse.

Conclusion : les paroles du Christ sont pour ici et maintenant, pas pour « quand on sera au ciel », le ciel n’étant qu’une image du bonheur que Dieu donne à ses disciples qui le suivent au milieu des difficultés.

Patrick CHARRIER