Le fait que Jésus dise au paralysé "Lève-toi et marche" est lié au pardon des péchés. Mais cela est en contradiction avec d’autres passages de l’évangile.

En Luc 5, 22-25, Jésus dit au paralysé : "Lève-toi et marche". Cela est lié au pardon des péchés. Notamment, par la suite, il est dit : "afin que vous sachiez que le Fils de l’Homme a sur terre le pouvoir de pardonner les péchés, je te l’ordonne, dit-il au paralysé, lève-toi prends ta civière et retourne chez toi". Mais, dans un autre passage d’Evangile, Jésus dit : "ni lui, ni ses parents n’ont péché".

Prudence dans les rapprochements

La réponse à cette question appelle d’abord une remarque de méthode : vous extrayez et comparez deux paroles du Christ (« péricopes ») qui semblent se contredire :

- Luc 5,20 : « Homme, tes péchés te sont remis », parole suivie d’une guérison.
- Jean 9, 3 : « Ni lui, ni ses parents ont péché », parole également suivie d’une guérison.

Vous trouverez, dans l’ensemble des quatre évangiles, plus d’une difficulté de ce genre, où semblent se contredire des paroles ou des attitudes du Christ.

Pour surmonter ces difficultés, il faut recontextualiser ces paroles, c’est-à-dire les replacer dans l’ensemble du texte, voire dans la séquence de textes de même nature, par exemple, une suite de récits de guérison, ou une suite de récits de paraboles, ou une suite de discours et enseignements.

Il faut y être d’autant plus attentif quand les « péricopes » appartiennent à deux évangiles différents. En effet, les rédacteurs ne se sont pas concertés, ont écrit à des périodes différentes, en s’adressant à des publics différents et le projet d’ensemble de leur évangile peut avoir des visées assez différentes.

Des nuances entre Luc et Jean

Dans les évangiles synoptiques (Luc, Marc et Matthieu), le récit de la guérison du paralytique passé par le toit de la maison est commun. L’originalité de Luc, et cela concerne directement notre sujet, c’est qu’il introduit le récit par un rassemblement « des pharisiens et docteurs de la Loi de tout bourg de la Galilée et de la Judée et de Jérusalem » : ils sont tous là, « assis », donc attentifs à ce que va dire et faire le Christ. Celui-ci a un auditoire bien particulier, solennel, constitué par des hommes se donnant autorité pour juger en matière de foi et de fautes, comme ils le feront dans ce récit du paralytique et, abondamment, sans se gêner (meurtre, punitions, emprisonnement des disciples) dans les Actes des Apôtres, autre texte de Luc. Il va profiter de cet auditoire pour faire passer un message.

Chez Jean, il y a aussi la présence des pharisiens, attentifs à ce qui s’est dit et à ce qui vient de se passer, portant un jugement sans appel sur la guérison de l’aveugle, refusant le lien entre pouvoir de guérir et pouvoir de remettre les péchés qu’ils entendent conserver à leur main comme seuls héritiers de Moïse. Simplement, chez Jean, le récit est inversé : la guérison intervient avant la prise de position des pharisiens et c’est l’aveugle guéri qui parle en fait au nom du Christ aux pharisiens.

Maladies, infirmités et péchés

Dans le cas qui vous préoccupe, le contexte culturel général est celui d’une époque où les maladies et infirmités de tous genres sont attribuées aux péchés commis, soit par celui qui en est atteint, soit par sa famille : cette croyance n’était pas seulement celles des juifs du temps de Jésus, mais celles des peuples de l’antiquité qui les attribuaient à une punition des dieux ou de Dieu.

De plus, dans le judaïsme, seul Dieu peut pardonner les péchés. Le repentir doit s’exprimer par le sacrifice pour le péché commis (Lv 4, 1-5, 13).

Action du Christ, Fils de Dieu

Ici la démarche des compagnons du paralytique qui prennent les grands moyens pour placer celui-ci devant Jésus (en plein milieu) manifeste leur confiance totale en lui. Jésus voit leur foi en raison de l’audace de leur initiative ! Quelle foi capable de trouver le moyen d’approcher Jésus malgré l’assistance de gens spécialistes de la religion !

Cependant, Luc et Jean, tous les deux ont en commun le même projet : montrer la toute-puissance du Christ Fils de Dieu, maître de la vie et de la mort, de la maladie de l’âme comme du corps.

Chez Luc, il y a comme une provocation du Christ à destination de son vaste auditoire de docteurs de la Loi : j’ai le pouvoir de remettre les péchés comme j’ai le pouvoir de remettre debout ce paralytique. L’un ne va pas sans l’autre.

Rappelons-nous aussi les paroles de Jésus à la synagogue de Nazareth dans le chapitre précédent de l’évangile selon St Luc (Lc 4,18) : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers qu’ils sont libres […] apporter aux opprimés la libération ».

Jésus use de son autorité pour remettre les péchés parce que le désir de Dieu c’est de manifester son amour pour tout homme. Ce pardon donné touche le cœur, la chair, tout le corps du paralytique. Il le remet debout intérieurement. Rétabli dans sa relation à Dieu, le paralytique reçoit la guérison spirituelle d’abord –sans avoir rien demandé- puis la guérison physique. Il est en même temps libéré de la maladie qui l’empêche d’être un homme debout et devient alors capable de rendre gloire à Dieu (v. 25). La libération est tout autant physique que spirituelle. L’une ne va pas sans l’autre. Une vie nouvelle s’ouvre !

On peut noter également que, chez Jean, il y a aussi une provocation du Christ à destination des pharisiens, par aveugle guéri interposé, v.31-33 : « Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais on n’a entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire ».

Conclusion

La réponse à votre question vous est en partie donnée par le Christ lui-même dans le texte de Jean (Jn 9,3-5) : « ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ; Il nous faut travailler aux œuvres de Celui qui m’a envoyé, tant qu’il fait jour ; la nuit vient où personne ne pourra plus y travailler. Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde ».

Autrement dit, le Christ a une mission au cours de son séjour terrestre et les guérisons du paralytique et de l’aveugle ne sont que des occasions saisies par lui de l’accomplir, en montrant qui il est, quelle est la puissance de Dieu, et rendre à Dieu seul le pouvoir de remettre les fautes.

Il n’y a aucune volonté de définir au préalable que les maladies ou infirmités sont ou ne sont pas des conséquences des péchés : ce n’est pas le sujet ; ce n’est pas son propos.
D’ailleurs, dans la suite du texte de Luc, vous trouverez maints récits de guérison où le Christ ne fait aucune mention de la situation de péché du bénéficiaire de la guérison, signe que le Christ ne croyait pas en fait au péché cause des atteintes physiques de toute nature, comme il le dit clairement chez Jean.

Brigitte JEUNEHOMME et Patrick CHARRIER