Homélie des Funérailles de Mgr Jean Hermil

Viviers, Jeudi 16 Mars 2006

« Et nous avons cru à l’amour » (1 Jn 4,16). Cette citation de la Première lettre de saint Jean était la devise de Mgr Jean Hermil. Elle appartient au même verset que cette autre affirmation, fulgurante, de saint Jean : « Dieu est amour ». La devise de celui qui fut notre évêque précédait ainsi le titre de la première encyclique de Benoît XVI. Mais surtout sa devise nous offre une formule synthétique de son existence chrétienne comme de toute existence chrétienne. La vie chrétienne est toujours « une réponse humaine à l’amour divin ».

« Et nous avons cru à l’amour » : cette conviction de foi fut le choix fondamental du Père Hermil grâce à sa rencontre du Christ. Il insistait sur le ‘et’ de sa devise. Ce ‘et’ résume en effet son désir d’évêque de ne rien dissocier : ni la foi d’avec la vie, ni les deux commandements de Dieu, ni le pasteur d’avec son peuple, ni la prière de l’action, ni la liturgie de l’engagement, ni les paroisses des mouvements d’action catholique.

« Et nous avons cru à l’amour ». Ce ‘nous’ marquait le cœur du Père Hermil. Il aimait son diocèse d’origine et son diocèse ardéchois. Ses funérailles ici à Viviers sont le signe d’un attachement indéfectible à un peuple, au peuple de Dieu qui est en Ardèche. Beaucoup l’entendent encore dire ces mots « l’Église qui est en Ardèche », un peuple qu’il essayait d’aimer comme l’aime le Christ, le bon Pasteur. Il aurait pu signer cette phrase de Charles de Foucauld : « Je veux habituer tous les habitants… à me regarder comme leur frère, le frère universel ». Il avait souci de la communion et n’avançait pas dans une décision sans qu’un vrai ‘nous’ soit établi. Un ’nous’ qu’il a voulu à la suite du Concile Vatican II pour organiser son Église locale, le presbyterium, l’apostolat des laïcs et créer les conseils nécessaires à la mission. Un ’nous’ qu’il a effectivement réalisé dans différentes péréquations pour plus de justice. Un ’nous’ que nous ressentions quand il nous rencontrait : il demandait des nouvelles de toute la famille, autre ’nous’ si essentiel aujourd’hui.

Et ce ’nous’ n’était pas seulement ardéchois. Jean avait le souci des gitans et des gens du voyage. Il avait le souci de l’Église universelle. Un évêque ne se replie pas sur son diocèse. Il l’ouvre à l’universel. Après la mort violente de Gabriel Longueville le 18 juillet 1976, une autre terre lui tiendra à cœur, celle de Chamical en Argentine. Là-bas en 1977 il prendra dans ses mains « des grains de blé provenant d’épis froissés emportés d’Étables » et il les déversera comme une semence nouvelle là où Gabriel et Carlos versèrent leur sang pour l’Évangile. J’espère qu’ils se retrouvent enfin et qu’il les embrasse chaleureusement comme il aimait le faire avec beaucoup d’entre nous.

« Et nous avons cru à l’amour ». Saint Jean écrit exactement :« Nous avons cru l’amour ». L’amour est à croire. Il n’est pas une évidence, mais une question fondamentale. Il faut un acte de foi pour croire l’amour, à son triomphe quotidien comme à son triomphe final. Les forces du mal ne gagneront pas parce que nous croyons l’amour. Jean Hermil nous l’a rappelé comme pour relancer notre espérance.

Mais saint Jean est encore plus précis : « Nous avons cru l’amour que Dieu a en nous ». Dieu n’a pas seulement de l’amour pour nous, comme si nous n’étions que des destinataires passifs. Dieu a mis l’amour en nous parce que nous sommes les partenaires d’un amour qu’il nous a déjà donné. Le Père Hermil l’avait bien compris : il a cru l’amour que Dieu a en lui pour témoigner de la vie donnée en abondance.

Car la vie, la vie des gens, la vie du monde, notre évêque l’aimait franchement, pleinement, visiblement, amoureusement. Il était habité par Gaudium et spes (titre devenu la devise de Mgr Blondel). C’était une attitude en lui, une manière d’être au quotidien car il préférait voir « les joies et les espoirs », sans ignorer les angoisses et les tristesses de ce monde. Mgr Hermil a peut-être eu le temps de lire cette nuance de Benoît XVI qui ne parle pas culture de mort mais d’anti-culture de mort, car seule la vie mérite d’être associée à la culture. Le Père Hermil nous laisse ce témoignage d’une vie singulière qui aime l’humanité, cette humanité prise totalement par le Christ.

Pour ses funérailles notre frère Jean avait choisi un évangile, celui de saint Jean, le chapitre 10 où il est question du Bon Pasteur. Il fut pour beaucoup d’entre nous une image de l’unique Bon Pasteur. Dans ce même évangile, lorsque Simon Pierre reçoit la mission de paître le troupeau du Christ, Jésus ne lui dit pas que les brebis sont à lui. De même Mgr Hermil ne s’est jamais pris pour le pasteur, il ne s’est pas approprié les brebis du Christ. Il les a aimées. Il les a servies.

Il a donc fait son devoir d’état : enseigner, sanctifier, guider à la manière des Apôtres pour être un évêque missionnaire.

Enseigner. Le Père Hermil aimait l’évangile. Il avait compris l’importance de l’annonce de la Parole de Dieu comme étant sa première mission. Il l’a fait avec un vrai sens œcuménique. Souvenons-nous : quand il prêchait, il fermait les yeux et plus rien ne l’arrêtait. Et quand il parlait de Dieu il ne pouvait s’empêcher de parler de l’homme. Et quand il parlait de l’homme, il s’empressait de revenir à Jésus Christ. Ce va et vient, qui pouvait durer… mais on le lui pardonnait, signifiait son désir que l’amour de Dieu ne soit jamais séparé de l’amour du prochain.

Sanctifier. Mgr Hermil célébrait avec joie la liturgie. Il y entrait tout sourire, mais non parfois sans gravité. Il a célébré l’Eucharistie avec la même conviction que le Père De Lubac : « L’Eucharistie fait l’Église » car « l’Église vit de l’Eucharistie ».

Guider. Notre ancien évêque rassemblait le peuple de Dieu avec l’amour du Bon Pasteur qui donne sa vie, son temps, sans compter ses déplacements longs et sinueux sous la burle, le mistral ou le vent feuilleret. Sa charge a dû parfois être trop lourde. Mais il ne l’accomplissait pas seul grâce à son sens de la collaboration qui allège toute charge dans l’Église.
Comme vous le savez, Mgr Hermil m’a imposé trois fois les mains. Il croyait à l’avenir des ministères ordonnés. L’actuel évêque de Viviers vient de l’écrire avec force : l’Église ne peut pas tenir sans des ministères ecclésiaux et, en particulier, sans le ministère apostolique qui rattache à la source extraordinaire qu’est le Christ avec qui nous sommes déjà ressuscités (Col 3,1). Jean Hermil a témoigné que ce ministère de prêtre rend libre, que la vie de prêtre rend heureux. Qui prendra la suite des Apôtres ?

Frères et sœurs, ce soir, nous croyons - avec Saint Jean-François Régis, Sainte Thérèse Couderc, la bienheureuse Marie Rivier, le bienheureux Charles de Foucauld, avec sa famille, avec ses amis, avec l’Église de Viviers - nous croyons l’amour que Dieu a eu en notre frère Jean. Désormais ses yeux rieurs se sont fermés sur notre terre. Mais « les hommes droits le verront face à face ». Par l’intercession de Notre Dame d’Ay, de Notre Dame de Bon Secours, puisse-t-il voir l’invisible qui est amour.

Jean, que Dieu demeure en vous.

Monseigneur Hervé GIRAUD, Evêque auxiliaire de Lyon